Raisons plurielles d’une abstention massive

Les élections départementales et régionales de juin 2021 ont été marquées par une participation historiquement faible. 32 % contre 50 % au premier tour des élections départementales de mars 2015 et des régionales de décembre 2015. 

Le sursaut électoral espéré pour le second tour des élections régionales et départementales n’a pas eu lieu non plus. Le très léger gain de participation entre les deux tours n’égale nullement le rebond de près de 10 points lors des régionales de 2015.

Ce recul exceptionnel, assez similaire à celui déjà observé entre les élections municipales de 2014 et de 2020 (-19 points), est lié à plusieurs facteurs. 

Un double scrutin éloigné du quotidien des Français

Rien de mieux pour perdre les électeurs que d’organiser deux scrutins le même jour. Déjà que les électeurs ont du mal à comprendre les compétences exercées par chaque type de collectivités, l’enchevêtrement des deux élections n’a pas favorisé la participation. 

Deux élections qui sont éloignées du quotidien des électeurs, particulièrement depuis la réforme territoriale. L’ancien secrétaire d’État à la Réforme de l’État et à la simplification administrative de François Hollande, Thierry Mandon explique dans la Gazette des Communes que « Les élections régionales sont des machines à produire de l’abstention de masse. La Nouvelle-Aquitaine représente presque un quart de la surface du pays, mais présente un budget inférieur à celui de la métropole de Bordeaux. ». De même, François Bayrou remet en cause les grandes régions : « Prétendre que Pau est dans la même région que Poitiers, Limoges ou Bressuire, c’est ne jamais être allé en France »

Ces grandes régions déconnectées de leurs habitants sont de nature plus médiatique du fait d’une part de la présence de personnalités politiques parmi les candidats, dont certains ont des ambitions présidentielles, et d’autre part d’une mise en scène de la bataille des parties nationaux. À l’inverse, les élections départementales répondent à une mécanique complexe de binômes de titulaires et suppléants candidatant pour des cantons à la découpe artificielle sans rapport avec une réalité démographique.

Le gouvernement a d’ailleurs peu communiqué sur le fait que les deux élections se déroulaient en même temps. De nombreux Français semblent avoir découvert en arrivant dans leur bureau de vote dimanche l’existence des élections départementales.

Difficile aussi pour les médias nationaux de faire la part des choses. Lors des soirées électorales, les chaînes d’informations se sont focalisées sur les régionales, sans quasiment mentionner le scrutin départemental. Le lendemain du premier tour, le quotidien Le Figaro n’a consacré qu’une page aux élections départementales, contre neuf pour les régionales. Le Monde fait encore pire avec un ratio de 0,5 à 11,5 en faveur des élections régionales. 

Au total, 5% des abstentionnistes du premier tour indiquent ne pas être allés voter, car ils ignoraient la tenue du scrutin !

Un mauvais timing

Certains commentateurs semblent l’oublier, mais ces deux élections ont été repoussées plusieurs fois.

Initialement prévues en mars, elles ont été décalées en juin 2021. Fin mars dernier, le maintien ou non des élections en juin était encore soumis à l’avis du Conseil scientifique. Mi-avril, Jean Castex a annoncé le décalage de 7 jours supplémentaires pour définitivement fixer les élections aux dimanches 20 et 27 juin.

Ces nombreuses modifications ont eu plusieurs conséquences. D’abord, cela a entraîné une organisation laborieuse des équipes de campagne, qui devaient se partager entre les deux scrutins. De plus, le mois de juin est habituellement propice à la vie hors du domicile. Certains en profitent pour partir en week-end, un phénomène renforcé après ces mois de confinement et la possibilité de partir plusieurs jours grâce au télétravail. D’autres, comme les seniors, partent aux vacances pour éviter les mois de juillet et août prisés par les familles. Ces dernières sont quant à elles accaparées par les fêtes et spectacles de fin d’année scolaire, et tous les événements qui n’ont pas pu se tenir à cause de la crise sanitaire.

Même l’ancien premier ministre Edouard Philippe y est allé de sa critique dans le Monde. « Tout le monde savait qu’organiser les élections en ce moment, ce serait un désastre. Même moi j’ai du mal à en vouloir aux électeurs de ne pas se passionner pour les départementales et les régionales pour le premier tour ».

Au total, 41% des abstentionnistes du premier tour indiquent ne pas être allés voter, car ils étaient indisponibles le jour du scrutin. 

Un manque d’informations

Les deux campagnes électorales, en plus de se dérouler en parallèle, ont été largement compliquées par les mesures sanitaires en vigueur. Couvre-feu, rassemblement interdit et port du masque obligatoire ont limité les possibilités de contact entre les équipes de campagne et les électeurs. De manière plus générale, les confinements successifs et le recours massif au télétravail ont induit une réduction des relations sociales. Or, celles-ci sont déterminantes en matière de mobilisation électorale, en particulier au sein des classes populaires.

Pire, des dysfonctionnements ont été constatés sur l’organisation de la propagande électorale, notamment la non-distribution de 9% des plis électoraux par la société Adrexo et La Poste. Pour le second tour, dans la mesure où les listes régionales et les binômes départementaux ont été déposés le mardi, en tenant compte des délais d’impression, il était matériellement impossible de respecter les délais : une partie des plis électoraux a donc été livrée le samedi soir, le dimanche matin, voire pas du tout. 

Au total, 12% des abstentionnistes du premier tour indiquent ne pas être allés voter, car ils n’avaient pas reçu les informations permettant d’aller voter (programmes, listes en présence, etc).

Un désintérêt pour la politique ou pour les institutions politiques ?

Face à un rejet grandissant des organisations politiques, les candidats aux élections départementales ont souvent fait le choix de ne pas mettre en avant leur appartenance à un parti politique. De même, les professions de foi et les tracts pour les départementales ne permettaient pas de distinguer clairement les candidats. Par exemple, le Parti communiste dans son dernier bastion du Val-de-Marne a usé, à perte, d’un slogan générique en proposant « un département écologique protecteur innovant » qui ressemble à celui de ses adversaires de droite victorieux mettant en avant « la lutte contre la précarité énergétique et les mobilités douces ».

Cette communication aseptisée n’a pas aidé les électeurs à se sentir concernés par ces élections. Les départements et les régions leur apparaissent comme des entités abstraites. Ils ne se considèrent pas comme des usagers de ces collectivités, contrairement à la relation de proximité et de quotidienneté qu’ils entretiennent avec leur commune. 

Cela est particulièrement vrai chez les moins de 35 ans qui ont été moins de 20% à aller voter. Le vote par « devoir » ne parle pas du tout aux jeunes, ni à une majorité de trentenaires et quadragénaires : ils votent quand il y a de l’enjeu, pour les présidentielles notamment, plus polarisées et dramatisées. Entre le début de la VRépublique et aujourd’hui, on constate des écarts de plus en plus importants du taux de participation selon le type d’élections, et c’est la conséquence directe du renouvellement générationnel. En réalité, pour les jeunes, le vote n’est qu’un moyen d’action parmi d’autres : je peux aussi manifester, pétitionner, me mobiliser sur Internet, dans une association… Et, de fait, ils s’emparent de ces opportunités : ces derniers se retrouvent plus facilement dans des marches pour le climat ou des mouvements de type Black Lives Matter que dans des bureaux de vote. C’est leur manière de faire de la politique.

Les Français voient dans cette abstention un signe « révélateur d’une rupture entre les citoyens et la vie politique », voire un « signal d’alarme » et un phénomène inquiétant pour la démocratie. Cependant, si 70% des Français qui considèrent qu’il faut changer radicalement la France ne sont pas allés voter, inversement, 80% des Français qui considèrent qu’il ne faut rien changer ne sont pas allés voter non plus. L’abstention pourrait ainsi refléter un souhait majeur de changement pour les uns, mais pas pour les autres. Cela se confirme par le soutien des gilets jaunes qui n’apparait pas comme un vecteur différenciant chez les abstentionnistes.

Le candidat Rassemblement National en Ile-de-France, Jordan Bardella (10,79 %) a estimé que ce scrutin signait un « échec de la démocratie française ».

C’est au final, avant tout un désintérêt dans les institutions politiques, une défiance dans leurs capacités à défendre des valeurs. Le sentiment d’écart entre les représentants politiques et le peuple est grandissant. Les plus jeunes ne souhaitent plus donner un blanc-seing à un élu pour toute la durée d’un mandat, sans contrôle ou sans pouvoir donner son avis au cours de celui-ci. 

Au total, 24% des abstentionnistes du premier tour indiquent ne pas être allés voter, car la politique en général ne les intéresse pas et 17%, car ils estiment que leur vote ne servirait à rien.

Natacha Polony, dans son édito du 24 juin dans Marianne, l’explique en partie par l’absence d’une agora : 

« Les citoyens n’ont finalement le choix pour s’informer qu’entre les combats de catch des bateleurs de plateaux de télé et les démonstrations très doctes des éditorialistes gardiens du temple, pour qui toute remise en cause du système relève du complotisme, du populisme, ou d’un quelconque crime en “isme“. Une démocratie digne de ce nom a besoin d’une agora. Les médias devraient en être une, les réseaux sociaux auraient pu en être une autre. Encore faut-il acclimater les téléspectateurs aux débats de fond, à la contestation farouche, mais argumentée, encore faut-il leur donner le goût de la démocratie, parce qu’on ne naît pas citoyen, on le devient. »

Si les présidents de région ont été réélus, c’est grâce aux votes de seulement 17% des électeurs en moyenne. Dans les départements, une prime au sortant est également aussi observée avec plus d’un conseiller départemental sur deux restant en place. Cette continuité peu partagée par les électeurs se fait donc au détriment de la légitimité.

Des inégalités sociales qui persistent

Les inégalités de participation liées au niveau de revenus sont remarquables. La participation au premier tour des régionales a atteint 22 % au sein des catégories populaires (moins de 900 euros par mois) contre 39 % au sein des CSP+ (plus de 2 500 euros par mois). 

Ainsi, comme lors des dernières élections municipales, le lien entre catégorie socioprofessionnelle et abstention s’est maintenu : l’écart de participation entre cadres et ouvriers était de 6 points au premier tour contre 9 points en 2015. 

Ce résultat peut expliquer la bonne « performance » des listes de la droite parlementaire pour laquelle votent massivement les catégories supérieures.

Participation au premier tour selon la catégorie socioprofessionnelle

CSP

Régionales

Décembre 2015

Municipales

Mars 2020

Régionales

Juin 2021

Cadre

48%

43%

31%

Profession intermédiaire

45%

43%

31%

Employés

42%

37%

25%

Ouvriers

39%

43%

25%

Dans les territoires où se concentrent des populations politiquement et/ou sociologiquement marginalisées, le taux d’abstention s’avère plus élevé. Cela fait référence aux non-votants qui demeurent en marge de la vie politique (par exemple, les jeunes, les personnes ayant un faible niveau d’éducation ou les chômeurs, et ceux que les partis n’ont pas réussi à atteindre).

Ils ont une attitude de désenchantement, car ils se sentent abandonnés par les politiciens et les politiques publiques. Ces personnes pensent que voter ne changera pas leur vie.

En parallèle, là où l’on enregistre une diminution du nombre de magasins locaux et de l’offre de services publics (liée à la fermeture d’écoles, de postes de police et de bureaux de poste), l’abstention s’avère également plus importante. Il s’agit de personnes qui se sentent insatisfaites de leurs conditions de vie, mais, pas forcément en difficulté sociale. Elles ont souvent un emploi et font même souvent partie des classes moyennes supérieures. Reste qu’elles ont l’impression de payer beaucoup d’impôts et pourtant de faire face à un déclin des services publics dans leur commune. Ces personnes décident alors de ne pas aller voter pour marquer leur mécontentement.

Pas d’effet risque épidémique, mais une saturation de la parole politique

Lors du premier tour des élections municipales de 2020, l’abstention était fortement corrélée au risque épidémique. Pour la première fois, les seniors avaient déserté les bureaux de vote (50% des personnes âgées de 65 ans et plus n’étaient pas allées voter en mars 2020 contre 30% en 2015). Cette fois, malgré un fort taux de vaccination chez les seniors et un vrai ralentissement de l’épidémie au niveau national, les personnes âgées de 65 ans et plus se sont quasiment autant mobilisées (-3 points) alors que la participation décline fortement dans toutes les autres classes d’âge (entre – 13 et -17 points). Ce résultat peut expliquer les relatives contre-performances de la gauche et des écologistes dans certaines régions, ces partis ayant des bases électorales significativement plus jeunes.

Participation au premier tour selon l’âge des électeurs

Âge

Départementales

Mars 2015

Régionales

Décembre 2015

Municipales

Mars 2020

Départementales et Régionales

Juin 2021

18 – 24 ans

29%

24%

30%

16%

25 – 34 ans

34%

35%

34%

19%

35 – 49 ans

48%

49%

42%

29%

50 – 64 ans

56%

56%

49%

32%

65 ans et plus

69%

70%

50%

47%

Inversement, les sondeurs expliquent une partie de l’abstention par une saturation de la parole politique. Elle a régi la vie des Français (annonces de confinement et des mesures sanitaires) régulièrement ces derniers mois. Ils souhaitent désormais tourner la page, « enlever le masque », pour retrouver des plaisirs simples comme boire un café en terrasse ou partir en week-end, plutôt que de s’intéresser à la politique et aller voter.

Une « normalisation » du RN

L’abstention ne fait pas que traduire l’indifférence des électeurs. Elle peut aussi prendre son origine dans la réaction d’électeurs politisés qui manifestent ainsi leur désaccord vis-à-vis du candidat ou des prises de position de la mouvance politique dont ils se sentent proches. L’échec de Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle de 2012 en avait été l’illustration : l’abstention d’une partie de ses électeurs de 2007, en désaccord avec la droitisation de son discours, a permis la victoire de François Hollande.

Cette fois, c’est semble-t-il le Rassemblement National qui en fait les frais. Le mouvement de Marine Lepen à force de vouloir se « dédiaboliser » s’est éloigné d’une partie de ses électeurs qui voyait dans leur vote une forme de contestation. 

Vue sous cet angle, l’ampleur de l’abstention doit être analysée non seulement comme une crise de la démocratie, mais aussi comme un signe de maturité politique. Le taux d’abstention devient alors le marqueur d’un processus de recomposition du paysage politique. 

 

source : Odoxa